Faut-il jouer au contact des pierres adverses ou à distance ? Réponse !

Faut-il jouer au contact des pierres adverses ou à distance ? Réponse !

Lors d’une partie de go, vous le savez, le but c’est de faire plus de points que son adversaire. Pour cela, il faut être ambitieux : partir à la conquête des terres libres et fertiles du goban, disputez les terrains en combattant votre adversaire afin d’établir des frontières !

Bref… je m’égare. Mais l’idée est là : il va s’agir de délimiter votre espace sur le plateau. Vous allez donc jouer des coups pour agrandir votre territoire, ou encore réduire celui de votre adversaire. Mais comment interagir avec les pierres adverses ? Faut-il se rentrer dedans sans se dire bonjour ? Ou alors approcher gentiment les pierres adverses avec respect ? On va essayer de répondre à ces interrogations.

Bon, le titre est un peu mensonger, en réalité je ne vais répondre à la question que pour un petit (mais vaste !) secteur du jeu. On va donc voir comment approcher des pierres adverses se trouvant sur la 3e et 4e ligne. Quelques exemples :

Le but est de vous donner une idée sur le « mouvement » des pierres. On ne va pas parler de comment approcher des pierres sur la 6e ligne ou je ne sais où, sinon on y serait encore demain ! De plus, comprendre comment marche la théorie sur la 3e/4e ligne sera déjà suffisant pour avoir une idée de comment gérer des situations plus « centrales ».

Mais alors faut-il jouer au contact des pierres adversaires comme aiment le faire les débutants 🙂 ou alors faut-il prendre ses distances et éviter de se rentrer dedans ? Eh bien comme vous vous y attendez sûrement, il n’y a pas de réponse universelle. Cela dépendra de la situation, mais aussi de vos préférences personnelles. Chaque joueur peut exprimer son style dans sa façon d’approcher des pierres adverses (même si parfois certains coups sont mauvais dans certaines situations).

L’idée n’est pas de vous dire exhaustivement quoi faire dans quelle situation, mais de vous faire sentir comment marchent les interactions entre les pierres, et dans quelle situation il vaut mieux privilégier tel ou tel coup.

Voici quelques exemples d’approches sur la 3e/4e ligne :

Vous pouvez bien sûr approcher une pierre plus loin :

Mais dans cas il y aura peu d’interaction entre votre pierre et celle que vous approchez. Concrètement cela veut dire que si votre adversaire ne répond pas à votre coup, vous n’aurez pas de suite particulièrement intéressante localement. On préfère donc en général jouer un coup qui embête l’adversaire et lui pose une vraie question : es-tu vraiment prêt à ignorer mon approche ?

Il y a donc plusieurs manières d’approcher des pierres adverses, et on va uniquement se concentrer sur celles-ci :

Je les classe en 3 catégories :

  • Les approches « propres » en forme de tobi ou de keima : ce sont les coups D et E sur les diagrammes précédents. (attention ce n’est pas parce qu’un coup est propre en général qu’il est bon dans tous les cas !)
  • Les coups de contacts : A et B.
  • Les approches en diagonale : C.

Commençons donc avec les approches classiques :

C’est la façon la plus naturelle d’approcher une pierre adverse se trouvant sur la 4e ligne, elle doit d’ailleurs vous rappelez quelque chose, non ? C’est la même approche qui est utilisée dans plus de 95% des situations lorsque vous venez contester un hoshi à votre adversaire :

C’est un bon coup car la pierre blanche est une ligne en dessous de la pierre noire, ce qui lui permet de « glisser » sous cette dernière facilement si noir ne répond pas à l’approche. Blanc peut ainsi penser à des coups comme A ou B :

A est plus commun et gros coup territorialement, en plus de rendre la pierre noire un peu inefficace suivant la situation. Par exemple :

Le keima ici est douloureux pour noir qui voit son territoire considérablement réduit. Il est de plus dur pour noir de bloquer cette réduction. Il n’a pas vraiment de bon coup pour empêcher blanc de rentrer plus profondément. Vous pourriez contester et me dire que c’est un coup sur la seconde ligne, alors que je vous ai expliqué qu’on joue peu sur la seconde ligne en début de partie. Et vous avez partiellement raison, mais il reste tout de même certaines situations où un coup sur la seconde ligne peut être intéressant, et celle-ci en fait partie. En plus de réduire le territoire noir, le coup blanc réduit la valeur de la pierre noire.

C’est pourquoi noir voudra généralement répondre à l’approche blanche. S’il veut vraiment empêcher blanc de glisser sous la pierre noire, il a plusieurs solutions :

A est un coup lent mais propre, qui ouvre généralement de bonnes continuations pour noir :

Noir peut par exemple viser le coup A pour plus tard.

Le coup B pour noir est également une bonne option, car si blanc répond :

Noir a maintenant bloqué en quelque sorte la glissade blanche tout en gardant l’initiative ! Il peut donc jouer autre part sur le plateau s’il le souhaite. Mais cette forme est toute de même assez fragile, et évidemment, noir paie son absence de réponse par des faiblesses laissées derrière lui. Blanc peut donc envisager les coups suivants :

On pourrait donc être tenté de ne pas répondre au coup noir 1, pour ne pas perdre l’initiative. Mais l’avantage de ce coup pour noir est qu’il offre un bon coup de forme en continuation possible :

Cette forme est bonne pour noir, car elle consolide tout son territoire tout en réduisant sévèrement la valeur de la pierre blanche (bien qu’elle soit à ce stade légère et facilement sacrifiable).

Le dernier coup possible pour noir est le C :

Mais celui ci est à considérer avec de grosses modérations, car il est en général mauvais (ou plutôt, il est généralement mal utilisé). Ce tsuke force blanc à répondre par un nobi :

Ce coup est généralement forcé pour blanc, car laisser à noir la possibilité de faire une gueule de tigre est souvent insupportable. La forme noire est superbe, et la pierre blanche inutile :

Blanc fait tenuki au tsuke

Blanc va donc répondre au tsuke noir presque 100% du temps, et cet échange est généralement très douteux pour noir ! Il a en effet tendance à beaucoup plus aider le joueur blanc :

Dans l’exemple on peut sentir que blanc construit beaucoup de points grâce à cet échange, alors que la forme noire est encore fragile ! En effet blanc a un bon coup pour envahir le territoire noir, c’est le coup 1 :

Si noir bloque en 2, blanc peut se connecter avec le coup 3 ! C’est très douloureux pour noir, car son terrain se fait beaucoup éroder et blanc engrange énormément de points dans la séquence. Noir pourra donc préférer déconnecter sèchement les pierres blanches avec le coup 2 suivant :

Mais blanc s’échappe alors avec une forme légère en 3, et ce résultat sera très souvent bon pour blanc. Si vous craignez pour la pierre blanche 1, il faut vous rendre compte à ce stade qu’elle est assez légère pour être sacrifiée suivant ce que joue noir :

La forme blanche est bonne, et le mur noir qui était quelques coups encore avant une bonne influence est même maintenant sous attaque ! Ce n’est vraiment pas un résultat envisageable pour noir.

En conclusion, si vous voulez jouer le tsuke, je vous recommande au minimum de rajouter un coup comme celui-ci :

Mais dans tous cas je ne conseille pas trop de jouer ce tsuke, car il renforce beaucoup votre adversaire. Envisagez-le donc avec modération !

La dernière possibilité pour noir est de jouer un nobi :

C’est un coup envisageable quand noir veut fermer fermement et solidement son territoire. Le coup est cependant moins dynamique (offre moins de continuations intéressantes) que le tobi en A vu précédemment.


Revenons sur la deuxième possibilité dont j’ai parlé pour blanc :

Ce coup se rencontrera plus souvent en situation de sabaki. Ce mot Japonais désigne une situation où vous cherchez à créer une forme vivante rapidement et le plus efficacement possible. Cela arrive par exemple lorsque vous faite une invasion chez votre adversaire :

Et une suite possible :


Vous pouvez également approcher la pierre noire de façon « haute » sur la quatrième ligne :

Mais c’est en réalité plus rare de jouer comme ça. Blanc ne dispose plus des bonnes continuations possibles qu’il avait précédemment avec l’approche basse en 3e ligne. Noir se sentira donc moins obligé de répondre au coup de blanc. On peut néanmoins rencontrer ce type d’approche si vous essayez d’étendre une influence haute vers le centre, par exemple :

Le problème avec une approche basse ici serait que noir pourrait facilement réduire le potentiel central avec un keima par exemple :


Si maintenant la pierre adverse est sur la troisième ligne, le coup d’approche le plus standard est le suivant :

C’est encore une approche sur la troisième ligne, car si vous approchez sur la quatrième, vous laissez la porte ouverte à votre adversaire pour glisser sous votre pierre :

Ce serait un peu comme donner le bâton pour se faire battre !

L’approche blanche sur la troisième ligne vise généralement un coup en A sur la figure suivante :

C’est en quelque sorte une invasion dans le territoire noir. Mais attention, blanc dispose également d’une faiblesse similaire en B !

Le problème est tout de même plus pesant pour noir, car si blanc envahit en A, noir ne sait pas trop quoi répondre :

Avec le coup 1, blanc menace de se connecter grâce au coup en A, j’en ai d’ailleurs déjà parlé dans cet article. Mais une petite piqûre de rappel ne fait pas de mal. Si noir se contente de sauter avec un tobi, blanc peut alors jouer en A pour exploiter la faiblesse dans la forme noire :

La suite de la séquence dépend généralement de la situation environnante. Ici noir peut envisager de couper en X, mais blanc peut alors simplement déchirer la forme noire et en tirer une très bonne influence vers le centre :

Si noir ne veut pas que blanc exploite la faiblesse, il peut essayer de jouer un kosumi pour attaquer la pierre blanche :

Mais sans rentrer dans les détails, blanc s’en sortira sans grand soucis avec un coup en A ou en B.

Ainsi, noir va souvent répondre par un tobi à l’approche blanche initiale.

Grâce à ce coup il renforce son territoire au sud. Blanc peut toutefois encore viser quelques faiblesses, mais noir est cette fois-ci bien mieux armé pour y répondre.


Passons à la deuxième catégorie :

Les coups au contact comme ceux-ci sont généralement trouvés dans les parties de joueurs forts, et… chez les débutants 🙂 Les nouveaux joueurs les jouent car ils pensent attaquer les pierres adverses en se collant à elles. En réalité c’est l’inverse qui se produit ! Jouer au contact de l’adversaire renforce sa pierre (s’il répond bien sûr). Avec un nobi par exemple :

Le groupe noir est maintenant très solide et blanc n’a généralement pas de bonne suite localement. S’il pousse au contact, noir peut appuyer sur sa tête :

Cette forme est un hane à la tête de deux pierres. C’est une très bonne forme pour noir. Voyez ça comme si le groupe blanc voulait aller vers le centre, mais noir le bloque en appuyant sur sa tête.

Homer simpson qui se tape sur la tête

La deuxième façon de répondre à un coup au contact est de faire hane :

Si blanc recule, noir peut simplement connecter pour obtenir un résultat supérieur à blanc :

Si on inverse l’ordre des coups :

Blanc approche la pierre noire, et ce dernier répond par un kosumi, jusqu’ici rien de bien méchant. Et là tout à coup, blanc décide de rentrer la tête la première dans la forme noire !

L’échange 3/4 est catastrophique pour blanc. Il permet à noir de consolider sa forme gratuitement tout en affaiblissant sa propre forme inutilement.

On aboutit donc à la même situation que précédemment après inversion de l’ordre des coups, d’où la conclusion. Ce type d’analyse s’appelle le tewari. C’est beaucoup utilisé pour traduire une séquence de coups où l’on a du mal à juger le résultat en une séquence de coups plus évidente. J’aurai certainement l’occasion d’écrire à ce sujet un jour.

Une autre option possible pour blanc qui est plus intéressante est de couper :

Je ne vais pas trop rentrer dans les détails ici car le prochain coup de noir dépendrait fortement de la situation environnante. On peut néanmoins dire que la situation est généralement bonne pour noir car il a l’initiative pour le prochain coup à jouer.

Attention, par symétrie, un coup adverse au contact force en quelque sorte une réponse de votre part, sinon les rôles s’inversent ! Un peu comme si c’était noir qui avait joué au contact de blanc initialement :

Noir joue 2 ailleurs sur le goban

Voilà donc pour il est très vivement recommandé de répondre à un coup de contact adverse, sauf situation exceptionnelle, par exemple une bataille de ko.


Mais alors pourquoi donc certains joueurs jouent des coups au contact ? On vient pourtant de voir que ça renforce plus notre adversaire qu’autre chose, et que les résultats ne sont jamais très bons. Si on peut déjà donner un avantage immédiat que ce genre de coups procure, c’est qu’il force votre adverse à répondre. Bien sûr ce n’est pas parce qu’un coup oblige votre adversaire à répondre que c’est un bon coup (voir cet article où j’en parle). Loin de là, mais il peut parfois être utile de jouer de la sorte.

Mettons la situation suivante :

Noir a développé un gros potentiel au sud, ce sont presque des points ! Il semble difficile d’envahir le territoire. Dans ce genre de situation, il n’est pas grave de jouer au contact, car vous allez renforcer votre adversaire, mais vous n’avez plus vraiment rien à perdre car il est déjà solide dans la zone ! Si vous vous contentez d’envahir en jouant des coups à distance, vous risquez d’aboutir à quelque chose comme ça :

Blanc se contente de jouer des coups timorés de loin, et on voit difficilement comment il s’en sort. Son groupe est très faible et l’attaque noir est très sévère. Pour essayer de faire vivre un groupe en territoire hostile, la deuxième manière consiste donc à attacher vos pierres à celles de l’adversaire. On cherche à créer des faiblesses dans la forme adverse afin d’obtenir une forme vivante en peu de coups, on retrouve le sabaki dont je parlais un peu plus haut.

Blanc attache donc ses pierres à celles de l’adversaire pour « réunir des forces » et essayer de créer une ébauche de forme vivante rapidement. Noir répond solidement en 2 pour laisser le moins de faiblesse possible à exploiter pour blanc. Si noir essaie de contre attaquer, par exemple en 1, blanc peut alors utiliser les quelques faiblesses dans la forme noir pour s’en sortir :

A ce stade, on a l’impression que blanc a tenté des trucs sans vraiment accomplir grande chose, mais blanc possède un bon coup qui va l’aider à s’en sortir ici :

Grâce à ce nobi en 1, blanc vise deux coups : A et B. Ce sont des coups miai : si noir joue un des deux, blancs prendra l’autre, et vice versa :

Dans le premier cas blanc capture les deux pierres noires et fait vivre son groupe dans le coin, et dans le deuxième cas, blanc créée une bonne forme qui affaiblie considérablement la pierre noire marquée.

Ces séquences de coups sont assez compliquées, mais elles sont là pour illustrer l’idée : si vous voulez envahir un territoire adverse très grand, il faut généralement chercher des faiblesses dans les formes adverses en jouant des coups au contact.

Jouer des coups au contact peut également vous servir à séparer des groupes adverses :

Faites cependant toujours très attention avant de jouer au contact d’une pierre adverse : il faut vraiment que la situation l’exige. Soit parce que vous avez un plan en tête (séparer des pierres adverses), soit parce que votre adversaire est déjà très solide dans la zone, et donc jouer au contact ne le renforcera pas vraiment plus.


Regardons maintenant les approches en diagonales. Il y a deux cas différents :

Le premier cas est ce qu’on appellera un coup au genou, et le second un coup à l’épaule.

Un coup au genou est très rarement un bon coup, car il invite votre adversaire à bloquer avec un nobi :

Et comme je l’ai déjà expliqué plusieurs fois, cette forme n’est pas bonne pour blanc, car elle renforce considérable la forme noire sans réel avantage pour blanc. Prenez l’exemple suivant :

Les coups standards d’extension pour blanc sont A et B. Le coup C est un coup au genou de la pierre noire qui invite noir à bloquer.

Blanc doit encore rajouter un coup localement, et l’échange 1/2 est déjà un gros dommage pour blanc.


Le kosumi sur la 4e ligne est par contre beaucoup plus commun :

Ce coup à l’épaule permet de réduire une influence adverse avant qu’elle ne s’étende vers le centre, par exemple :

Deux possibilités si noir pousse vers le centre :

Attention à ne pas en abuser non plus, car comme comme le coup au genou, il invite votre adversaire à faire une forme solide (un nobi). Il faut donc l’utiliser avec parcimonie.


Voilà donc pour l’essentiel ! J’espère que maintenant vous y voyez un peu plus clair sur la différence entre les coups de contacts et à distance. Les exemples que j’ai utilisés pour illustrer ont pu être un peu difficiles parfois, donc si vous avez des questions n’hésitez pas à les poser en commentaire. Le but n’étant pas forcément de comprendre les séquences mais plus l’idée derrière chaque utilisation des coups et des différentes formes.

Ciao !

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Johan

Très complet ! Je retiens donc qu’il est préférable de jouer à distance lorsque personne n’a encore une grosse influence sur le territoire en question ; et de jouer au contact quand l’un des deux joueurs est déjà bien ancré sur la zone du goban sur laquelle je veux jouer.